Dans la gueule du loup

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Ven 9 Fév 2018 - 18:16


Dans la gueule du loup



“Rien n'obtient le pardon plus promptement que le repentir.”


Proverbe oriental

 Je n'aimais pas les "dons" – bien souvent empoisonnés – que la Lune Rouge nous avait imposés. Depuis la nuit des temps, les humains avaient désigné des personnes plus puissantes qui auraient sur eux autorité avant tout symbolique, mais avec des conséquences concrètes : gardes, policiers et autres moyens de répression. Oui, il y avait eu bien des abus, mais l'ordre à tout le moins était garanti. Cela n'était possible que parce que chaque humain était relativement égal : rares étaient ceux certains de l'emporter contre une poignée d'autres humains, et il n'était pas si malaisé de trouver des moyens de défense pour ces souverains qu'un humain ne pourrait traverser. Mais aujourd'hui, l'unique force qui plaçait significativement un humain au-dessus des autres, celle symbolique, se voyait concurrencer. Le plus misérable, le moins éduqué, le plus malfaisant pouvait se voir brutalement doté la force d'une armée, la capacité à briser les lois de la physique les plus élémentaires, d'échapper à toute prévisibilité. Le chaos était né, plus présent que jamais, et les événements de la Lune Rouge n'étaient qu'un début… Tout était remis en question, plus rien n'était sûr, il n'existait plus aucun abri sûr. Mon propre pouvoir en était un parfait exemple : l'esprit d'une personne, dernier refuge inviolable, ne l'était plus. Et je craignais chaque jour qu'un opposant au régime, un de ces terroristes malfaisants se révèle capable de se téléporter aux côtés de notre Roi pour l'occire, ou de détruire un quartier entier. Que pourrions-nous faire ? Vraisemblablement, notre Roi avait des atouts cachés, un être capable d'annuler les pouvoirs dans une certaine zone par exemple, mais bien d'autres dangers étaient présents. Dans un monde où tout était possible, le désordre était maître… et il était néfaste.

Mon aversion pour ces capacités surnaturelles était claire, mais de cette certitude découlait un doute : devais-je alors les rejeter inconditionnellement, refuser d'en user ? J'étais déjà d'une réticence maladive à faire emploi du mien, pour des raisons éthiques et du fait du risque pour moi-même, mais celui des autres ? Ne risquions-nous pas d'en devenir irrémédiablement dépendants et de nous interdire alors d'arracher ces graines de chaos ?

Voilà les questions qui hantaient mon esprit alors que mon regard se perdait dans la porte surréaliste face à moi. Elle tordait l'espace-temps, brisait la distance, permettait de passer n'importe quel obstacle physique. Certes, la relativité de cette première notion avait été établie il y avait bien longtemps, et de tels déplacements instantanés étaient théoriquement possibles par ce qu'on appelait communément des "trous de ver", mais il ne s'agissait alors que d'un moyen incontrôlable et dont l'existence même ne faisait guère consensus ! Encore un pouvoir qui remettait en question les plus fondamentales des connaissances et, pire, les plus communes : le quotidien de chacun en était remis en question. Par chance, cette capacité aussi était entre les mains salutaires de notre Roi par Mr. Abd El-Sami, mais combien d'autres lui échappaient encore ?

Qu'en pensait-il, lui, de ces pouvoirs ? Partageait-il mes craintes ou, plus optimiste, y voyait-il de nouvelles possibilités ? Serait-ce alors un entêtement malvenu que de boycotter par principe ces moyens que nous avions ?  Après tout, le Roi – ou plutôt son envoyé – avait été clair : il avait besoin de ce livre au plus vite, ce qui excluait un voyage à pied à travers le quartier pour le récupérer auprès de son emprunteur. Je n'avais donc d'autres voies que ce portail pour m'acquitter au mieux cette tâche…

Ce tourbillon de pensée n'avait rempli qu'une paire de secondes : Mr Abd El-Sami n'avait guère le temps de souffrir mes appréhensions, et le Roi moins encore. J'inspirai, et le traversai. Je n'étais guère sereine à l'idée de plonger dans cet inconnu et remettre ma vie aux mains de ce pouvoir, mais si le Roi avait foi en cet homme, alors je devais et pouvais faire de même…

Pourtant, dès le premier coup d'œil, je compris que je n'étais pas dans la bonne demeure. Une femme me faisait face, dont l'apparence ne fit qu'accroître mes craintes : piercings, tenue inadaptée… Elle ne ressemblait à nulle habitante de Manhattan.

Mon esprit célère m'ordonna de battre retraite par la porte surnaturelle mais celle-ci s'était déjà refermée, m'enfermant en ce lieu inconnu, littéralement dos au mur. Pourquoi cette erreur ? Si c'en était une ? Néanmoins, j'étouffai ma méfiance injuste : il ne pouvait s'agir que d'une innocente aux goûts vestimentaires particuliers. L'embarras la remplaça, consciente que je venais alors de commettre une violation de domicile et d'intimité. Heureusement, elle n'était dans aucune activité personnelle…

Tout en me courbant en signe d'humilité, je prononçai :
 - Je vous présente mes plus sincères excuses, chère madame. Mon intention n'était guère de m'introduire dans votre domicile, vous m'en voyez confuse et désireuse de me faire pardonner. Pourriez-vous m'indiquer la voie vers la sortie, afin que votre intimité ne soit point malmenée plus longtemps ? De plus, je vous saurai sincèrement gré de m'offrir une occasion de faire pardonner cet acte inexcusable : adressez-moi une requête raisonnable, et je vous fais serment qu'elle sera exaucée.
Je n'avais guère l'habitude de faire tête baisse, mais la situation exigeait amende honorable : si d'aucun auraient dit que la faute n'était point de mon chef, je ne partageais guère cet avis. Non seulement il m'avait incombé d'être plus prudente, mais je portais aussi la responsabilité des miens en tant qu'Agapè. On me disait hautaine et supérieure, mais je savais reconnaître mes torts...

©️ Halloween




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Dim 11 Fév 2018 - 14:47
Dans la gueule du loup

Une journée banale, ennuyeuse. En somme, profondément énervante. Je tournais en rond, mains dans les poches, à balancer des insultes aux meubles, au canapé, à mon Anima. Mimi avait l'habitude d'assister à mes fréquentes crises de nerfs alors il se contentait de lever les yeux au ciel et d'attendre que je me calme. Je n'avais aucune envie de sortir, parce que dehors, je ne croiserais que des pourritures, des gens qui n'ont rien à voir avec moi. Des psychopathes que le Bronx a rendu fou pour la plupart. Moi j'ai gardé mes principes, je me conforme à mes propres règles. Mais eux, n'ont souvent aucune limite. Je n'aime pas me frotter à mes voisins, on en vient souvent aux poings, et je ne prends aucun goût à me battre. Ce quartier n'a déjà pas une grande réputation, si en plus on s'amuse à l'empirer à coup de sorts et de duels douteux, on court droit à notre perte. Dans un sens, je me moque du sort de tous ces gens, sans valeur. Mais j'ai un objectif, que je garde en tête malgré toute cette merde qui me tombe dessus, et qui me permet de garder la tête haute ; mon frère me manquait indubitablement, et j'aurais tout fait en ce monde pour pouvoir à nouveau le serrer dans mes bras. Sans oublier que son arrestation était en partie de ma faute. La culpabilité me rongeant, les regrets me maintenant en vie, je poursuivais cette existence vide. Je m'étais interdit de mourir avant d'avoir pu le sauver. Mais tenir cette promesse n'était pas chose facile, quand mes journées ne consistaient qu'à laisser le temps filer, tout en me regardant impuissante, continuer à me terrer dans mon trou. Je manquais d'air, mon esprit devenu fou, j'ouvris la porte, et la franchis en courant. J'avais besoin d'hurler au monde ma douleur, de crier ma rage contenue, de ne plus me taire, de libérer cette colère et cette tristesse mélangées.

J'avais passé ma journée dehors, dans un coin sombre, à déprimer et à haïr toute chose.
Avec cet astre moqueur au-dessus de moi, qui me provoquer de sa lueur de sang. (Je lui avais fait un fuck, et j'avais recommencé à lancer des insultes.) Il faisait maintenant presque nuit,
et je n'étais pas non plus suicidaire, au point de rester dehors dans la pénombre, désarmée et vulnérable. Alors d'un pas traînant, j'étais rentré chez moi, exténuée, anéantie. Je n'avais plus insulté qui que se soit, je m'étais simplement assise sur l'unique chaise de ma maison, et j'avais attendue le regard perdu au loin. Mimi m'avait apporté un paquet de chips pour me remonter le moral, ainsi qu'une canette de bière. Je l'en remerciais d'un petit signe de tête.
Mon Anima n'avait pas la vie facile, j'étais si imprévisible, si dérangée, si lunatique. Combien de fois il ne m'avait pas vu rentrer le soir,et s'était inquiété toute la nuit sans nouvelle ? Malgré tout, il restait à mes côtés, il ne me laissait jamais tomber. Je n'aimais pas grand monde, mais lui, il était bien trop important pour moi. Je laissais ma tête retombée sur la surface dure de la table. "Excuse-moi pour tout à l'heure, je ne pensais pas ce que j'ai dit." Il vint se blottir contre moi, et nous nous endormir.

Mimi avait pris la forme d'une bouteille d'alcool ENORME, de taille humaine. Je lui courais après, habitée par une euphorie nouvelle, désireuse de me marier avec, et de couler des jours heureux et paisible, à nettoyer mon estomac de ce liquide divin ! Alors je me transformais en décapsuleur, je sautais d'un bond tout en souplesse, et ayant calculé mon point de chute, j'atterris directement sur son capuchon... Alors que je m'apprêtais à le faire sauter... Je me réveillais en sursaut. Quelque chose clochait. Un pressentiment. Un mauvais pressentiment.
Mimi dormait toujours à poings fermés.

Et en effet, une fraction de secondes plus tard, un portail jaillit du mur, et en sortit alors une jeune fille de la noblesse, visiblement riche de part ses vêtements coûteux. Avant qu'elle n'ai pu songer à s'enfuir par là d'où elle venait, je refermais aussitôt le vortex derrière-elle, de sorte qu'elle n'ai plus aucun échappatoire. J'avais dégainé mon arme, que je braquais vers elle d'une allure menaçante. "- Je vous présente mes plus sincères excuses, chère madame. Mon intention n'était guère de m'introduire dans votre domicile, vous m'en voyez confuse et désireuse de me faire pardonner. Pourriez-vous m'indiquer la voie vers la sortie, afin que votre intimité ne soit point malmenée plus longtemps ? De plus, je vous saurai sincèrement gré de m'offrir une occasion de faire pardonner cet acte inexcusable : adressez-moi une requête raisonnable, et je vous fais serment qu'elle sera exaucée." Pour qui se prenait-elle ? Je ne supportais pas les filles dans son genre, j'en avais horreur. Et puis ce regard qu'elle dirigeait vers moi, me jugeant sans rien dire des pieds à la tête. Oui je n'avais rien en commun avec elle. Ne serait-ce que par le style. Mes vêtements étaient simplement pratiques, souples, pour que je puisse me battre facilement. Ils résistaient aussi bien au chaud que au froid, et n'entravaient guère mes mouvements. Alors oui, je ne connaissais pas les belles robes et les froufrous. Je n'avais pas atterri dans le bon quartier voilà tout. "Sorry princesse, mais je crois pas que tu sois atterri au bon endroit. Dommage, un seul geste et je deviens ton pire cauchemar." J'ignore encore quels sont les raisons de sa présence ici, mais je ne compte prendre aucun risque. Je lui fais signe de s'asseoir sur l'unique chaise en bois. "Tu te mets là et tu bouges plus. J'ai des questions à te poser. Mais ne te fais pas trop d'espoirs ma jolie. Maintenant que t'a vu où se trouve ma planque, t'attends pas à t'en tirer facilement histoire d'aller tout raconter à tes amis là-bas."

Putain moi qui avait enfin réussi à m'endormir calmement. J'aurais mieux fait de continuer ce rêve bandant. La réalité était beaucoup moins enivrante.


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Hier à 21:47


Dans la gueule du loup



“La menace est souvent plus redoutable que l'action.”



De Robert Choquette / Elise Velder

 Ce fut en me relevant de ma révérence polie que je remarquai un élément quelque peu... mésavenant : l'inconnue ne braquait rien de moins qu'une arme vers moi. Je me raidis, tout en espérant qu'il ne s'agissait là que de prudence excessive et non d'intention de me nuire. Je n'avais pour ma part que trois armes : mon génie, un couteau attaché à ma jambe droite et mon pouvoir. Rien qui ne puisse parer sa menace dans l'immédiat… et son expression hostile n'aidait pas à me rassurer. Dans quelle galère m'étais-je embarquée ? Finalement, la femme révéla ses intentions :
 - Sorry princesse, mais je crois pas que tu sois atterri au bon endroit. Dommage, un seul geste et je deviens ton pire cauchemar.
Parfait, songeai-je sarcastiquement. Ce maudit portail m'avait envoyé tout droit dans le domicile d'une criminelle, probablement au cœur du quartier sanglant. L'inquiétude naissait en moi, faisant battre mon cœur plus vite, mais je n'en montrai rien : si elle s'attendait à une petite fille qu'elle pourrait manipuler à sa guise, elle allait fort vite déchanter. "Devenir mon pire cauchemar"… j'en aurais presque ri. Elle ne pourrait ne serait-ce que m'évoquer les moins atroces…
 - Tu te mets là et tu bouges plus. J'ai des questions à te poser. Mais ne te fais pas trop d'espoirs ma jolie. Maintenant que t'a vu où se trouve ma planque, t'attends pas à t'en tirer facilement histoire d'aller tout raconter à tes amis là-bas.
 - Vous me proposez un siège, enfin ! Toute bonne manière ne vous est donc pas inconnue...
Je me dirigeai en apparence sereinement vers la chaise rustique, mais mon cerveau était en véritable ébullition et mon cour, en panique. Je ne comptais guère courber la tête devant cette criminelle ; cependant, il allait me falloir jouer en partie son jeu, jusqu'à trouver un moyen de m'extirper de ce guêpier. Heureusement, elle ne paraissait guère intelligente, ayant d'elle-même révélé qu'il s'agissait de sa "planque" et que cette information plairaît aux miens…

Je me hissai sur le meuble, tout en songeant aux solutions possibles. La première était d'user de mon pouvoir : je n'aimais guère y avoir recours, mais la situation était critique. Seulement, qu'en faire ? Modifier ses souvenirs afin de lui faire croire que j'étais alliée n'était pas une option, opération bien trop longue et complexe et même probablement impossible. Cependant, les explorer était toujours envisageable ; peut-être pourrais-je déceler une de ses connaissances et lui faire croire qu'elle nous était commune ? Une autre voie était de négocier ma libération, ou de lui faire croire qu'elle ne risquait rien à me relâcher. Enfin, je pouvais gagner du temps, espérer que les miens se rendissent compte de la durée anormale de mon absence pour une mission si simple et viennent me porter secours. Je n'aimais guère faire usage de subterfuges : ils étaient un aveu de faiblesse, je préférais affronter mes problèmes la tête haute et de front. Mais, en cet instant, ils s'imposaient...

Il me fallait diriger autant que possible la discussion, avant tout. Aussi, tout juste assise, je commençai :
 - Vous ne craignez rien, vous savez. Je ne connais guère les quartiers autres que Manhattan, il me sera impossible de retrouver votre domicile si vous me libérez.
Un mensonge. Ma mémoire eidétique me permettra de retracer une carte précise au pouce près du trajet emprunté ; mais elle n'avait guère de moyen de le savoir…
 - A l'inverse, me retenir ici vous met en danger. A chaque seconde, vos risques de voir s'introduire un groupe d'Agapè dans votre domicile croissent. Enfin, sachez que non seulement je suis assignée au rôle de bibliothécaire, mais j'y suis surtout du fait de mon fort attachement à mon collègue : je crains fort qu'il ne vous soit difficile de me soutirer une quelconque information importante…
Étaient-ce réellement menteries ? Je n'avais guère précisé que ma fonction se limitait à cela, ni que l'on m'avait assigné à cette tâche pour me permettre de rester proche de Galaad. S'il n'avait su gagner mon amitié, je n'aurais jamais accepté sa proposition… Et, surtout, elle ne pourra réellement pas m'arracher de renseignement substantiel.

Je préférerais la mort.

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